Projet machine à sous


Quand je suis allé en vacances à Cuba, j’ai choisi un livre qui sortait un peu de mes lectures “sérieuses” mais pas trop. Ma mère avait vu un entretien à la télé avec Daniel Tammet, écrivain autiste génial, et m’avait incité à en apprendre davantage – c’est à dire à lire le livre dont il faisait la promotion.

Dans ce livre, il raconte que s’il est capable de réciter les 22000 premières décimales de Pi, il est en revanche souvent incapable de reconnaître le visage de ses amis. D’un côté il est capable de réaliser ce qui paraît à la grande majorité d’entre nous tout simplement incroyable ; de l’autre, il est incapable d’accomplir une tâche qui nous paraît tellement banale que nous ne réalisons même pas que c’est est une ! L’explication qu’il donne à ce phénomène est une “attention” et une “obsession” différente – dans son cas, il a une obsession pour les chiffres, auxquels il attribue une couleur et une taille. La faculté de reconnaître un visage, quant à elle, recourt à une capacité de synthèse – faire abstraction des détails pour voir le tout – qui lui manque.

Plus loin dans ce même livre, – et c’est là que nous arrivons au titre de cet article – il a un chapitre un peu fourre-tout (“Food for Thought”) dans lequel il étale ses réflexions sur divers sujets de société et d’actualité. Si les premiers chapitres m’ont donné des coïts intellectuels multiples, celui-ci, en revanche, m’a laissé un peu … coi. Partant de bons sentiments (un cri du coeur pour combattre l’illétrisme, mais surtout ce que j’appelerais l'”inchiffrisme”), il y dénigre wikipedia et les lotteries, machines à sous et autres jeux de hasard.

Il y démontre que les gens seront statistiquement toujours perdants à tenter leur chance à ces jeux. Il ne lui vient par contre même pas à l’esprit que des gens pourraient jouer, non pour gagner, mais pour éprouver certaines sensations et émotions. Je ne veux certainement pas défendre les joueurs – je n’ai moi-même jamais joué et trouve effectivement cela stupide – mais je comprends pourquoi certains de mes amis le font. Il renforce par contre efficacement son argument qu’il n’arrive pas à “voir le tout”.

Pour en venir au coeur du sujet. J’ai souvent observé des projets initiés comme on joue aux machines à sous. On met de l’argent, on tire sur la manette, on regarde les lumières s’animer et les figures défiler, puis on crie de joie si on a gagné. Sinon … on recommence. L’autre jour, je regardais jouer un ami dans un bar. Il gagnait 17$ pour une mise de 2$. Je le voyais alors avec horreur rejouer immédiatement, et jouer encore jusqu’à ce qu’il ait tout perdu.

Mon horreur venait bien sûr de nos perceptions différentes. Pour moi, avoir une mise de 2$ dans la machine était comme un accident : “Mon dieu, 2$ sont tombés de ma poche dans cette machine !” S’il en sort 17$, je trouve cela merveilleux ; je transforme cet accident en opportunité et je récupère ma mise, plus 15$ ! Pour lui, par contre, un gain inférieur à 30 ou 40$ ne justifie pas l’arrêt du jeu. En fait, soyons honnêtes, je ne peux pas vraiment expliquer ce qui se passe dans sa tête parce que je ne le comprends pas vraiment. Le fait est qu’on n’apprend rien de ce genre de jeu. On a autant de chance de gagner la première fois que la seconde, etc … Il y a autant de raison de s’arrêter après avoir gagné 15$ que la fois d’après, et ainsi de suite.

Il m’a semblé que beaucoup de grandes organisations traitent leurs projets comme des machines à sous. C’est à chaque fois un jeu de hasard.

La différence, cependant, c’est que pour les projets, on peut améliorer progressivement ses chances de succès. Pas avec les machines à sous.

Le PMBOK conseille de documenter et d’utiliser les leçons apprises, Agile s’appuie sur des équipes stables et des rétrospectives, Lean met l’accent sur l’amélioration continue des processus. Cependant, les organisations qui utilisent vraiment ces mécanismes de façon conséquente sont bien rares. Je vous invite à faire part de vos expériences qui démontrent le contraire – ou non.

Peut-être est-ce le temps de comprendre ce qui différencie les machines à sous des projets et programmes.

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